"Nuit...

Il fait nuit sur la city. Quelques gouttes mouchettent mon pardessus usé. Comme d'habitude en cette période de l'année, il se met à pleuvoir. Le vent souffle pendant quelques secondes. J'ai un peu froid. Après un soupçon d'hésitation, je vais entrer dans le pub où j'ai mes habitudes.

Peut être devrai je me présenter avant de poursuivre mon réçit? Je me prénomme John. Adjin pour mes rares intimes. Cet étrange surnom vient de mes initiales: Aristote Djerinan-Incogth. Mon père, Sir Djerinan-Incogth, comme il aime se faire appeler, très strict et traditionnel, avait voulu pour moi un nom sérieux... Pour que j'ai une vie sérieuse... Un travail sérieux... Il doit être sérieusement déçu... Maintenant il hait ce nom, qui représente son échec, son fils unique, qui a fuit la douce certitude d'Oxford pour parcourir les rues, en quête de la célèbrité de plume... Je ne suis qu'un jeune intellectuel idéaliste comme il y en a tant à Londres, en cet hiver 1830. Cette histoire que je vous conte là est ma vie - Où plutôt serai-ce ma mort? - Je ne sais plus... Je ne tiens pas à savoir. Enfin reprenons...

Je pousse la lourde poignée dorée de la porte du pub. J'entre dans l'atmosphère embrûmée de la batisse... La lumière hésitante fait paraître le lieu un peu plus malsain qu'à l'habitude... D'un sourire entendu, je commande une absynthe au comptoir. Le barman me sert négligement, comme chaque nuit. Je prends mon verre et m'installe à une table inoccupée, au fond de la salle, façe au comptoir. Une petite lanterne cassée, seule source d'éclairage de la table,tangue un peu. Son halo donne à la table une ombre inquiêtante... Je sirote avec douceur cet alcool sucré. La boisson des intellectuels me fait oublier quelques instant le froid et la solitude environnants.

Au bout d'un certain temps - une éternité? un instant? je ne saurais dire - j'apperçois quelque chose d'inhabituel, presque impossible... Une femme, seule, vient d'entrer dans le pub... Un tabou que je croyais éternel vient d'être rompu... Je souris en pensant aux chansons paillardes que risquent de provoquer son arrivée. Les poivrots sont de piètres gentlemen... Pourtant, à ma grande surprise, aucun son, aucun bruit ne sort des lèvres des autres buveurs. Au contraire, un silence de malaise s'installe. La femme, habillée dans une robe de soirée en foureau, d'un noir d'ébène, discute quelque instant avec le barman, qui lui indique ma table...

Surpris, je m'installe au fond de ma chaise, et attends la suite des évènements. La femme se retourne. Malgré la fûmée, je la distingue mieux maintenant. Elle est blonde, aux yeux d'un bleu glacial.Elle semble jeune, mais très mûre, sûre d'elle, déçidée. Sa peau couleur de lait semble froide, irréelle, et tranche avec sa robe d'un noir de deuil. Je croise son regard. Il soutient le mien sans faillir, avec une détermination froide et tenace.Ses lèvres écarlates, presque sanguines, ne fremissent pas. Pas un sourire, ou un rictus...Impassible... Une sorte d'aura étrange, presque inhumaine, émane d'elle.

Sa beauté tentatrice envahit mon esprit embrouillé par l'alcool... Elle s'approche de moi, d'un pas assuré et avec un déhanchement sensuel, et presque invitateur. Je me lève pour l'aider à s'assoir à ma table, en gentleman. Elle s'assoit sans avoir l'air d'en tenir compte, sans un regard vers moi. Je frôle la peau de ses bras blafards l'espace d'un instant. La seule chose que celà me rappèle est le froid... Le froid de la mort... Sa peau est froide comme celle d'un cadavre... Surpris je me recule, pris de malaise...

Digne et très aristocratique, elle se rapproche de la table, hautaine. Je reprends mes esprits et Je m'assois façe à elle, en tentant maladroitement de lui parler... Mais sa beauté irréelle, magique, embrouille mes mots... Tout ce que je dit se termine par un bafouillage inepte... Celà semble l'amuser. L'espace d'un instant elle sourit même. Mais ce sourire là me semble assassin et ironique. Un frisson parcours mon échine... Qui est elle?

Je la regarde, sans en avoir l'air... Elle est si belle... si froide... Elle me fait penser à une succube ou quelque démon femelle sorti des enfers pour tenter les pauvres mortels... Allons je délire... L'alcool sans doute... Qui est elle donc? Elle s'adresse enfin à moi, me regardant directement dans les yeux:

" Que pensez vous de la mort, jeune homme? "

Une telle question me désarconne mais ne me surprends pas outre mesure venant de cette femme... alors je lui parle de la solitude de la vie, de la délivrance horrible de la mort... Je pensait philosopher, mais je m'apperçoit vite que c'est ma propre vie que je déroule... Plus je poursuis ma pensée sur la mort, plus elle semble sourire... Cette femme est vraiment fascinante, attirante,différente... mystique. Elle me lance, après un long silence pesant:

" En somme, une mort pourrais être préfèrable à une horrible vie? résuma-telle

- A une vie seul et sans avenir, affirmai-je, sans hésitation.

- Vous ne regretteriez pas la vie si vous mourriez?

- Pas forcément...Il n'y a qu'une chose que je regretterai... hasardai-je

-Ah oui?

-Oui... L'amour. Ne plus aimer et être aimé...

-Voilà quelque chose d'interessant jeune homme... Pensez vous que l'amour puisse survivre à la mort?

-Je doute que quiquonque puisse le dire..."

Je la regarde en essayant de me donner une contenance... Ses yeux semble percer mon âme au plus profond... Je me sent fatigué...Usé... Je finit mon verre d'absynthe... Le sommeil m'envahit... Probablement l'alcool... Ou ses yeux presque hypnotiques... Je lutte pour rester éveiller... Tout effort est vain, semble me hurler ses yeux... Je... Je... Je m'effronde sur la table devant cette femme...plus souriante que jamais...

Je me sent disparaître, comme emporté dans les limbes... Je fait d'étranges rêves, envahis de morts,de peurs, de cette femme dont je ne sait rien, et de souffrance...J e me sent perdu, désemparé et affamé... Que m'arrive-t-il ? Encore une fois, je ne le sait... Suis je la victime d'une étrange messe noire cabalistique? Je sent comme des aiguilles percer tout mon corps... Le froid m'envahit plus fort que jamais, plus mordant... Le noir revient...Puis plus rien... Plus rien que moi... Plus rien...

Le reveil fut brutal... J'ouvre les yeux, aux prises avec une soif presque inquiètante... Elle est là, contre moi,blottie, docile... Nue... Je le suis aussi.Je recouvre doucement mes esprits.Doucement elle essuie quelque chose avec son mouchoir... Il est tacheté de quelque chose de rouge... du sang? du vin? Mais où suis je?Je crois être rester inconscient des heures... Et pourtant je suis sûr qu'il fait encore nuit... Des tas de questions me viennent, mais je ne sait pas laquelle lui poser, j'hésite à parler... Je ne sent pas la froideur de sa peau comme auparavant. Je ne sent plus rien... Elle me sourit, visiblement satisfaite.

J'en doute encore, mais l'immonde verité me paraît, malgré moi...

Un sentiment de dégout, de nausée m'envahit... Je suis maudit... damné... Jamais je ne reverrai le jour... Ses bras protecteurs m'empêchent de partir... Je me calme, en la regardant doucement... Elle m'embrasse... Je ne souffre plus, je ne doute plus... Je me colle contre ses seins lisses et me met à pleurer... Je sais que je pourrais partir en courant et finir par me tuer, d'une manière ou d'une autre. Mais le seul sentiment qui m'envahit est l'amour.Elle m'a délivré de ma souffrance, de ma solitude... Malgré le prix... Je l'aime... celle qui m'a tué... Ainsi recommence la vie d'Adjin... Je comprends enfin sa solitude, sa tristesse et sa détresse... Je voudrais toujours être là, pour cette femme.

Oui l'amour est plus fort que la mort... Mais il est amer de le savoir.

 

 

Ka'yl - 2002

 

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